• Les Petites Histoires d'Harry

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Les Petites Histoires d'Harry
 
 Harry et sa petiote
par ELOI LEMAIRE | le 02/06/2006
 
  •  Madame, Monsieur,




Je couche ces mots sur le papier pour vous parler de ma petiote qui couche sous des cartons à l’entrée du métro. C’est une sans-papiers, mi ange mi démon mais jolie comme un cœur. Métro, boulot, dodo, les grandes personnes passent sans la voir, quelque vielle accélère le pas, quelque plus jeune ralentit l’allure. Moi je suis resté scotché. Moi je l’ai tout de suite aimé mais elle, elle ne s’est jamais aimée… personne ne l’a jamais aimé pour ce qu’elle est, du coup elle ne sait même pas qui elle est ! Dans le brouillard de sa vie, elle cherche après perdu.

Moi je l’ai toujours appelé ma petiote. Son prénom est celui d’une héroïne de conte pour enfant mais ses proches ont assassiné le père noël en l’initiant précocement à la sexualité adulte.

Elle n’habite nulle part, elle n’habite pas non plus son corps qu’elle semble mettre à disposition des hommes au risque qu’ils abusent d’elle. Elle va à la dérive comme un bateau ivre qui louvoie au milieu des récifs et se brise chaque jour davantage.

Notre rencontre fut celle de deux solitudes, la rencontre de deux âmes en peine, un jour d’école buissonnière, la seule école où je me sens bien.
« Qu’est ce que tu fous là à me regarder comme ça.. ! ». Moi qui ai la réputation de ne pas m’en laisser conter, je me suis alors senti petit garçon. Mon ange avait pris des allures de démon et moi j’avais l’air d’un con. Je me suis assis auprès d’elle ; elle a continué à vociférer, m’a refait le pedigree puis m’a tourné le dos. Ensuite de guerre lasse, elle a abandonné la lutte, mon regard de chien battu l’a fait rire, nous nous sommes parlés.

Elle n’a pas toujours été à la rue « j’ai fait les foyers puis les familles d’accueil… » m’a-t-elle dit !
Elle en a gardé la nostalgie du câlin du soir, une odeur de sueur et de parfum d’une éduc à qui elle en a fait voir de toutes les couleurs mais qui n’est jamais partie sans lui dire au revoir. Elle s’est accrochée avec elle, à elle … c’était une gosse attachante.
Elle porte encore en elle, ma petiote, le souvenir d’une tatie en pleurs de ne pouvoir l’aider. Elle avait à cette période tenté d’en finir avec la vie mais la vie avait eu le dessus. Elle avait peur, elle faisait peur. Toute sa courte vie, elle a été en prise avec les émois des adultes, avec quelque chose au-delà des mots, au-delà des émotions, avec une violence qui lui fait violence.

A ce qui paraît les taties ont un coeur gros comme ça, le problème c’est que quelquefois, elles sont mariées à des hommes en qui elles ont peu confiance « et si elle racontait des choses sur mon mari !… je lui ai dit, ne t’approche pas d’elle !… » Moi si je me repère aux yeux brillants de mon tonton lorsqu’il rencontre la stagiaire de mon éduc, je pense que ce qu’elles ont à craindre c’est qu’ils se rappellent qu’ils sont des hommes.

« Les grandes personnes sont curieuses », m’a-t-elle dit ! « Elles ralentissent sur l’autoroute pour apercevoir les morts et les blessés de l’accident qui a eu lieu à contre sens. Elles veulent voir. Avec moi c’est pareil. Elles pensent qu’avec ce que j’ai vécu… j’ai besoin d’en parler ».
Ça n’a pas de sens, c’est comme si elles voulaient assister à la scène, alors que ma petiote elle n’en a pas besoin, elle essaye simplement de vivre avec.

Elle avait raconté ce dont elle se souvenait mais ça n’avait pas suffit avec les juges et les avocats c’est « Outreau ou pas assez » ils vous pressent de questions, veulent des détails, des dates, des heures précises… Peut être qu’ils s’imaginent que dans des moments pareil, vous avez un oeil rivé sur votre montre et l’autre sur le calendrier des postes à la recherche de la date de la prochaine pleine lune.

Après des mois de silence, son éduc lui avait appris que « l’affaire » avait été classée sans suite. Elle n’avait rien dit. Elle ne voulait pas que ses proches aillent en prison, elle voulait juste que ça s’arrête mais … tout s’était arrêté ; ses proches la traitant de menteuse s’étaient éloignés d’elle. Elle avait bien essayé de se rétracter mais cela n’avait servi qu’à l’enfermer un peu plus dans une image qui depuis lui colle à la peau.

Elle avait grandi, cahin-caha, suscitant désir, méfiance, rejet. Difficile d’être en harmonie avec les autres lorsque tout contact vient résonner en vous et réveiller l’écorchée vive que vous êtes devenue.

Mais à mes côtés, l’espace d’un instant, sa main dans la mienne, nos corps côte à côte dans son abri de fortune… « La maison est en carton ! Pirouette, cacahuette ! La maison est en carton, les escaliers sont en papier ! Les escaliers sont en papier… »

Notre chanson n’a pas plu au gardien de la paix. Il a appelé toute une brigade, celle des mineurs ; il y avait parmi eux des mineurs isolés, je les ai reconnu tout de suite, ils faisaient plus vieux que leur âge ! Il y avait aussi un ancien étudiant qui comme mon père a tendance à trop réviser sa licence IV.
Ils nous ont embarqué sans ménagement, ils nous ont séparé. Moi et ma petiote, on se réchauffait côte à côte et eux ils nous ont parlé préservatif, contraception, sida… Ils n’ont pas vu que l’espace d’un instant ma petiote avait retrouvé son âme d’enfant ! Ils n’ont pas vu que l’espace d’un instant nous avions retrouvé nos rêves d’enfants

Je pense ne pas être le seul à penser à elle ; il arrive encore aujourd’hui à ses taties, ses éducs, sa psycho de parler d’elle ; son sourire de pendu a réveillé leurs blessures à l’âme.

Si vous les rencontrez aux journées de l’Accueil Familial les 6-7-8 juin à Lille et si vous voyez une ombre passer sur leur visage c’est peut être parce qu’ils y pensent, encore et toujours.

Pour les y rejoindre adressez-vous :
•à l’ANPASE – BP 2009 – Bapeaume les Rouen – 76380 CANTELEU
Tél. 02.32.83.27.00
e mail : anpase@wanadoo.fr
site web : www.anpase.org

•aux Ch’ti de votre délégation interrégionale anpase.npdc@tiscali.fr

Harry, par ma plume, vous remercie par avance de ré adresser son courrier à vos collègues et partenaires.